Soly CISSE

Phénomène de l’art contemporain, Soly Cissé apparaît depuis quelques années comme l’une des stars montantes de sa génération. Il vit et travaille à Dakar au Sénégal, où il est né en 1969.
Il est sélectionné à la Biennale de Sao Paulo (Brésil) en 1998, à la Biennale de Dakar, puis à la Biennale de la Havane en 2000. En 2010, il est fait Chevalier des Arts et des Lettres.
En 2008, le Musée de Dakar lui organise une rétrospective.

La Galerie des Tuiliers lui consacre une exposition personnelle à Lyon en 2013, et à Bruxelles en 2015.

Il expose en 2017 « Les Mutantes » au Musée Dapper (muséee d’art africain) à Paris.

Soly Cissé a été sélectionné par le fond de dotation African Artists for Development (AAD) pour représenter le Sénégal à l’exposition « Lumières d’Afriques » qui se déroulera en marge de la 21ème Convention pour le changement climatique en novembre 2015 au Palais de Chaillot à Paris.

« Le Prisme des Couleurs Fauves

Ce que l’artiste sénégalais Soly Cissé a pu entreprendre récemment montre comment une vieille définition peut être subvertie. Si ses dernières toiles ne semblent pas laisser transparaître quoi que ce soit qui puisse ressembler à une représentation, leurs titres ont la faculté de nous ramener à des éléments figuratifs très bien dessinés ou très suggestifs : Chien jaune, Rat bleu, Corps méchant – yeux doux, pour ne citer que ceux-là, vont de l’animal associé à une couleur unique à des confrontations contradictoires sur la corporéité et le sentiment de la corporéité. Ces titres ne sont pas innocents. Leur seule présence modifie sensiblement notre façon de regarder l’œuvre et donc de la vivre. Il ne fait aucun doute que nous allons y chercher des éléments figuratifs et que nous les trouverons, puisqu’ils existent, cachés sans doute, un peu comme dans les jeux destinés aux enfants où il faut découvrir l’image cachée dans le dessin. Sans doute est-il important pour le peintre que la réalité à travers le monde animal ait son mot à dire dans ses compositions. Feu de brousse comprend aussi des chiffres et des lettres bien incongrus dans la situation induite par le titre : l’auteur ne songe qu’à la vérité de son rêve pictural et non à la cohérence formelle ou contextuelle. Mais le reste, tout le reste, n’est qu’un agencement de plans colorés, disposés avec vigueur et parfois en marquant des reliefs.

Nous devons alors abandonner nos références et nos valeurs, oublier un moment l’histoire de l’art jusqu’à ce jour pour jouir pleinement de ses jeux d’oppositions ou de rapprochements chromatiques toujours appliqués avec une vitalité et une intensité jubilantes. Qu’une petite tête d’animal presque imperceptible surgisse tout d’un coup d’une plage de couleur jaune ne change absolument rien à l’œuvre sinon qu’elle s’ouvre à d’autres interprétations qui n’affectent pas son élan formel et son dispositif chromatique. Il faut préciser ici que ses tableaux ne forment pas des suites qui seraient la déclinaison d’un thème. Chaque œuvre est une nouvelle naissance, avec ce qu’elle comporte de force, d’excès, de beauté et parfois de transgression et d’outrance plastiques. Mais doit-on qualifier son mode d’expression, le ramener à ce que nous connaissons ? Bien sûr, Soly Cissé semblera plus proche de Wilhelm de Kooning ou de Jean-Michel Basquiat que de Carmelo Arden Quin ou de Gottfried Honneger ! Mais est-ce que cela a un sens ? Est-ce que cela nous enseigne véritablement quelque chose d’important ? Ce qui compte à mes yeux est que la toile qui se trouve devant moi et que je scrute, curieux et un peu angoissé, fasciné et soupçonneux, que cette toile avec laquelle je tente d’entretenir une relation, quelle qu’elle puisse être, possède la faculté de se rapprocher de moi, de faire vibrer mes sens, de bousculer ou non mes sentiments, et surtout de me toucher en plein cœur. L’émotion doit être forte, soit quand je la découvre, soit quand j’y repense plus tard : il existe un temps à cette relation, différent pour chacun de nous, qui doit aboutir à une sensation forte : si l’on n’éprouve pas la puissance et la valeur évocatrice de tous les arcanes plus ou moins dissimulés, alors l’œuvre n’a pas lieu d’être à nos yeux. Sinon, nous la conservons en nous. Immédiat ou non, ce rapport fait d’émotions et d’intuitions doit s’établir entre l’œuvre et le regardeur que je suis (que vous êtes), sans quoi c’est un jeu de dupes. L’œuvre doit séduire et, en même temps, surprendre, déconcerter, parfois renverser. Elle ne peut laisser indifférent. Et surtout elle ne peut conduire à un froid raisonnement sur sa position sur l’échiquier de l’art contemporain.

Soly Cissé veut nous introduire sans transition, avec la puissance d’un voyage incendiaire dans son imagination fertile, dans un univers magique. Mais pas de la même façon que l’a fait Wifredo Lam. Les esprits et les figures inquiétantes ou protectrices de ces territoires dont on ne distingue plus que les mouvements syncopés et les teintes ne révèlent pas les divinités d’une culture qui est d’abord une fantasmagorie, mais signale leur présence dans un chaos commençant à prendre forme, justement en ce point précis où la pensée s’extraie de l’informe pour se confronter à des êtres et des choses inconnus. L’Afrique et ses mirages sont métamorphosés ici en métaphores de l’état conflictuel de l’art pictural choisi par Soly Cissé. C’est à l’artiste de nous dire si le continent noir est la clef de son aventure personnelle. Pour moi, c’est d’abord l’Afrique fantôme de mes lectures, des films que j’ai vus, des rêves que j’ai pu faire dans mon enfance après avoir feuilleté un illustré.

Il y a chez le peintre une volonté criante de provoquer une disharmonie et une tension blessante – ses tableaux ne sont pas de tout repos. L’équilibre ne s’établit que dans une situation paradoxale : plus on pénètre dans son microcosme peuplé de monstres, plus on est conscient de la nécessité de ces grandes confrontations entre ces bleus intenses et ces jaunes stridents et amers. Ce n’est que dans le lent et patient apprentissage des codes et des modes de son langage plastique que l’harmonie se rétablit peu à peu, ajuste son équilibre fragile, sans jamais pourtant effacer la nature virulente et guerrière de son geste et de sa pensée. Et cet art, si dérangeant par définition, comme la peinture d’Edouard Manet a été dérangeante en son temps, est la proposition d’un parcours initiatique où l’inconnu fait peur par définition. Voyons toutes ces créations comme on peut envisager le pari de Pascal. C’est un coup de dé dans l’absolu de la peinture : il faut se jeter dans le vide pour éprouver la matière, les contours, les plans, les êtres, les contrapositions, les déchirements, les accouplements, les cris fauves, qui se conjuguent pour engendrer un paradis exotique, qui se présente comme un lieu dangereux devenu séduisant, aux antipodes de la forêt inventée par le douanier Rousseau… »

Gérard-Georges Lemaire